Les rêves cybernétiques de Norbert Wiener. Entretien

 

Entretien avec Aurélie Luneau, La marche des sciences (France Culture) autour des Rêves cybernétiques de Norbert Wiener

 

Les limites imaginaires du monde de la raison

Quatre conférences au CUF Saint Petersbourg 9-18 février 2016

 

La plage du Moulleau                                     (Jean-Paul Alaux, 1909)

 

Conférences I et II. Introduction. Descartes, ou comment le rationalisme prend l’eau

Conférence III. Le bord de mer

Conférence IV. Le cas Gödel

Les rêves cybernétiques de Norbert Wiener

Les rêves cybernétiques de Norbert Wiener, Paris, Seuil, 2014.

Un savant disparu réapparaît dans un kibboutz pour être aussitôt assassiné. Qui était-il et qui l’a tué ? C’est le thème d’une courte fiction découverte dans les archives de Norbert Wiener (et publiée ici).

À partir de cette fiction, Pierre Cassou-Noguès tente de reconstituer le parcours et les dilemmes de ce savant singulier. Voyageur infatigable, penseur versatile, mathématicien autant que romancier, Norbert Wiener invente à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sous le terme de cybernétique, une nouvelle façon de conjuguer l’humain et la machine. Tantôt séduit par ses propres créatures, comme Pygmalion, tantôt effrayé par elles, comme le Dr Frankenstein, le savant hésite et se cache derrière d’innombrables écrans. L’enquête nous mène du cabinet de Freud jusque dans le cerveau des usines automatiques et certains cauchemars d’E. A. Poe. On y rencontre des détectives, des robots, des savants fous et d’autres qui ne le sont pas du tout, des sorciers, des machines qui travaillent et d’autres qui dansent et jouent, un corbeau, des cyborgs, des posthumains.

La question, finalement, est de savoir si l’humain survit dans cet avenir incertain qui est maintenant le nôtre. Ou bien l’humain a-t-il été éliminé ? Et si c’est le cas, est-ce mal ? Et par qui a-t-il éliminé ? Les savants, leurs machines ou une idéologie du travail qui sous-tend le capitalisme aussi bien qu’un certain marxisme ?

Voir la conférence au CNAM sur ce livre

Ecouter l’entretien avec Aurélie Luneau autour de ce livre

Bio

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Je suis professeur au département de philosophie à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis. Je suis également co-éditeur de la revue SubStance.

De façon générale, mon travail concerne les relations entre Imaginaire et Raison, et le problème d’une expression philosophique, qui utilise la fiction pour fonder une perspective speculative et se donner les moyens d’une critique du contemporain.

J’ai d’abord étudié la façon dont l’imaginaire (des rêves, des fictions) pénètre des domaines qui semblent relever de la raison: en logique (dans les travaux de Kurt Gödel), dans la cybernétique de Norbert Wiener, dans certaines recherches sur le cerveau en  neurosciences. Dans cette perpective, j’ai beaucoup travaillé sur les archives de savants: on peut y marquer comment des avancées scientifiques ou technologiques, sont influencées par des fictions préalables, des rêves personnels, des superstitions parfois.

Inversement, l’imaginaire se transforme au contact des sciences et de la technologie. Toute une série d’êtres bizarres naissent de ces rencontres: pas seulement des robots. Les machines contemporaines transforment nos fictions, jusque dans leur forme, ou dans leur médium: comment, dans l’art numérique par exemple, la fiction se développe à l’écran dans un dispositif qui n’a plus la linéarité d’un récit. Que peut-on raconter de cette façon ? Ou comment analyser cette e-magination ?

Enfin, cet entrelacement de l’imaginaire et de la raison pose le problème de l’écriture même de la philosophie. Dans cette perspective, j’ai beaucoup travaillé sur la question de la raison dans la philosophie en France. A mes yeux, il faut utiliser la fiction comme une méthode systématique d’enquête philosophique pour redonner à la philosophie une portée spéculative et une portée critique sur le monde contemporain. Dans des travaux plus personnels, j’utilise la fiction pour décrire et conceptualiser des domaines que la tradition philosophique ignore, ou refoule: le temps perdu, les phobies, les bords de mer… Des domaines donc que les philosophes évitent les plus souvent, préférant parler du travail plutôt que de la paresse, ou de la noble angoisse plutôt de cette peur absurde qu’est la phobie ou préférant aux rivages incertains la terre ferme sur laquelle se plante l’arbre de la science.

Je travaille actuellement sur plusieurs projets. Dans un livre, en cours d’écriture, provisoirement intitulé, Syndromes technologiques, j’analyse la façon dont les technologies contemporaines transforment la subjectivité et ce que l’on peut appeler la sphère intérieure, l’expérience en première personne: ce que c’est que d’éprouver quelque chose. Cette expérience en première personne n’est plus la même, ni dans son contenu, ni dans sa position. Parallèlement, je collabore avec Stéphane Degoutin et Gwenola Wagon à un film, Bienvenue Erewhon, une adaptation contemporaine du roman de Samuel Butler. Avec Paul Harris, et la revue SubStance, nous lançons enfin une collection d’oeuvres digitales: voir ici.

Je suis né en 1971 à Tunis. Elève de l’ENS, rue d’Ulm, de 1991 à 1996, j’ai suivi un cursus parallèle en mathématiques et en philosophie. Après une thèse de philosophie, soutenue en 1999, j’ai été nommé chargé de recherche au CNRS, où je suis resté de 2001 à 2011. J’ai alors obtenu un poste de professeur des universités au département de philosophie de l’université Paris 8.

Certaines de mes publications universitaires peuvent être consultées ici.

Mon zombie et moi

Mon zombie et moi. La philosophie comme fiction, Paris, Seuil, 2010

Que et où suis-je ?

Après avoir revisité un certain nombre de positions classiques sur la nature et le statut du sujet (celle de Descartes notamment) et de réponses possibles à la question de savoir ce que je suis (une personne ? une machine ?), cette enquête développe une théorie originale fondée sur la notion de figures imaginaires.

On y trouvera une façon nouvelle de faire de la philosophie, s’appuyant sur et passant par la fiction. Cette méthode est mise en œuvre par l’analyse d’une série de figures tirées de la littérature, où sont convoqués des auteurs classiques comme Poe, Maupassant, Nerval, aussi bien que des écrivains de science-fiction comme Wells, Conan Doyle, Stapledon, Ph. K. Dick. S’y ajoutent d’originales fictions imaginées par l’auteur, qui deviennent autant de plans d’expérience philosophique : puis-je, au sens propre, perdre la tête ? être invisible ? intouchable ? habiter un tableau ? être fait de plusieurs morceaux ?

Voici, autour de la question du sujet, un parcours par la fiction d’un pan de la philosophie aussi bien qu’un voyage philosophique à travers la science-fiction.

 

Lire le cerveau. Neuro/science/fiction

Lire le cerveau. Neuro/science/fiction. Paris, Seuil, 2012

 

La science-fiction a souvent exploré l’idée d’un « lecteur de cerveaux », appareil qui permettrait de lire directement la pensée dans le cerveau. Plusieurs articles scientifiques récents reprennent et discutent un tel projet. Les chercheurs ici rêvent et ils le savent. Mais ce rêve, ou ce fantasme, pose des questions fondamentales et passionnantes sur ce qu’on dénomme « pensée ». Comment concevoir un lecteur de cerveaux ? Quelles seraient ses fonctions ? Quel usage en ferions-nous ? Comment transformerait-il les relations humaines ? C’est ce qu’il s’agit ici de chercher à comprendre, par le biais de la fiction ? par exemple en en appelant à Proust et Hitchcock. On rencontre en effet dans leurs œuvres ce que l’on pourrait appeler des scènes « critiques », véritables expériences de pensée permettant de mesurer la portée et de préciser les fonctions d’un lecteur de cerveaux.

Ecouter l’entretien avec Jean-Claude Hennebel à propos de ce livre